Journalisme et littérature : deux modes d’entrance dans le champ littéraire ivoirien. Les cas de Tiburce Koffi et Venance Konan : Raymond GBAZALE

Journalisme et littérature : deux modes d’entrance dans le champ littéraire ivoirien. Les cas de Tiburce Koffi et Venance Konan
Raymond GBAZALE
Doctorant, Université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan,
Côte d’Ivoire.

Résumé : Cette étude vise à délimiter socialement et textuellement les productions littéraires de Tiburce Koffi et de Venance Konan dans le « champ littéraire ivoirien » d’après la théorie de Bourdieu. Elle pose la problématique du rapport entre littérature et médias en général, voire entre littérarité et journalisme en particulier. Ainsi, cet article met premièrement en exergue une analyse sociale des œuvres des deux écrivains à partir des notions de lectorat, d’instance de légitimation, de positionnement, de stratégies d’écriture, et d’autonomie du champ littéraire. La deuxième partie est consacrée au rôle des créations technologiques comme le Web, l’internet, les réseaux sociaux dans les stratégies de positionnement et la visibilité des deux auteurs dans le « champ littéraire ivoirien ». En sommes, cette contribution présente un aspect de l’évolution du roman ivoirien, du statut d’écrivain ivoirien et de la redéfinition des frontières du champ littéraire à l’aune des acteurs dont Tiburce Koffi et Venance Konan.
Mots-clés : Champ littéraire, stratégie de légitimation, journaliste-écrivains, internet, réseaux sociaux.
Abstract:
This study aims to socially and textually delineate in the « Ivorian literary field » the literary works of Tiburce Koffi and Venance Konanaccording to Bourdieu’s theory. This theory raises, the issue of the relationship between literature and mediain general, and between literature and journalism in particular. Then, this article firstly highlights a social analysis of their works on the basis of the notions of readership, authority for legitimation, positioning, strategies of writing, and autonomy of the literary field. The second part is devoted to the role of the invention of technological tools such as Web, Internet, social networks in the strategies of positioning and understanding of the two authors in the « Ivorian literary field ».

Keywords: Literary field, strategy of legitimation, journalist-writers, internet, social networks.

INTRODUCTION
La seule accumulation légitime, pour l’auteur comme pour le critique, le marchand de tableaux comme l’éditeur ou le directeur de théâtre, consiste à se faire un nom, un nom connu et reconnu, capital de consécration impliquant un pouvoir de consacrer des objets ou des personnes, donc de donner valeur, et de tirer les profits de cette opération. (P. Bourdieu : Les règles de l’art, p. 246)

L’épigraphe de ce texte élucide parfaitement l’attitude et le principal objectif des acteurs et agents dans un espace littéraire ou artistique donné. En effet, Bourdieu parlant du champ littéraire Français, énonce la particularité d’un espace essentiellement conflictuel et caractérisé par une course effrénée des agents vers la recherche de profits et de capitaux symboliques. Cette attitude des agents implique la prise de positions et de dispositions pour figurer et se maintenir dans le cercle restreint des auteurs à forts capitaux, c’est-à-dire connus et reconnus dans le champ. L’espace littéraire ivoirien présente depuis quelques décennies une floraison d’écrivains-journalistes non moins dotés dans le champ. Dans l’histoire structurale de ce qu’on appellerait imparfaitement « le champ littéraire ivoirien », David N’goran soutient que :
Le journalisme apparaît comme un des éléments structurants les plus déterminants. Tout se passe comme si par un échange de bons procédés, les institutions de la littérature et du journalisme ont dû recourir à un franchissement des frontières afin de se constituer mutuellement leurs règles du jeu .
Il n’y a plus de distinction tranchée entre le journaliste et l’écrivain. Les deux professions sont mêlées et confondues comme le déclare Pillement Georges (1929). Et cela épouse bien le constat de Marc Martin lorsqu’il constate que journalistes et écrivains ont « resserré les liens » (Tétu, 2010). Ce constat du critique justifie prioritairement la présence en littérature d’acteurs venus du journalisme comme Noël X Ebony, Denis Oussou Essui, Jérôme Diegou Bailly, et plus récemment Tiburce Koffi et Venance Konan. Ces deux derniers cas méritent une attention particulière. Ce sont deux figures importantes qui opèrent un dédoublement d’identité dans le champ littéraire et qui, par conséquent, bouleversent la pratique de la littérature en Côte d’Ivoire. Pour ces écrivains-journalistes actifs dans la presse écrite et audiovisuelle, la négociation de l’interaction entre discours journalistique et discours littéraire constitue un enjeu central. Dès lors, Le second propos de cette contribution est d’analyser les stratégies de positionnement de chacun de ces écrivains-journalistes dans le champ littéraire, afin d’évaluer leur impact sur la définition d’un « champ littéraire ivoirien ».
Ainsi comment les deux écrivains négocient-ils leur positionnement dans le champ à partir de ce dédoublement d’identité. Quel impact les prises de parole de ces écrivains dans la presse ou les médias comme internet et les réseaux sociaux engendrent-elles sur leur carrière littéraire ?
Cette contribution part de deux hypothèses : la première rappelle l’histoire institutionnelle du « champ littéraire ivoirien » et la seconde postule que la pratique littéraire est corrélée à une stratégie de légitimation et de consécration empruntée à la compétence médiatique, voire journalistique.

I- JOURNALISME ET LITTERATURE : VERS UN BROUILLAGE DES FRONTIERES.
La frontière entre journalisme et littérature semble disparaître au regard de l’attitude des acteurs engagés dans le jeu de l’écriture (littérarisation du journalisme). Les recherches en études littéraires de ces dernières années relèvent un dialogue certain entre les champs journalistique-médiatique et littéraire. Les deux champs s’infiltrent, s’informent et se transforment de façon incessante. Le journalisme est considéré comme un objet éphémère de consommation courante. Maude Couture évoque à ce propos un imprimé périodique, s’étant longtemps « opposé à la conception autonomiste de la littérature, une littérature de production restreinte, sacralisée et centrée sur le livre, support traditionnel du texte » (Couture, 2010 ; 166) ; alors que le journalisme vise la grande production et un grand public de consommation. Il est aussi évident que le journalisme prend appui sur le fait réel et la précision de l’information. Contrairement à la littérature qui relève de la fiction. Cependant, une chose est certaine, c’est que la littérature a évolué et désormais fiction et réalité s’entremêlent. Ainsi journalisme et littérature se confondent dans le procédé de leur élaboration (stratégie d’écriture) comme dans le jeu de visibilité des acteurs (stratégies de positionnement). Aujourd’hui le dialogue entre journalisme et littérature ne peut être occulté, car bien manifeste et renforce ainsi la figure dominante de l’écrivain-journaliste. L’histoire de la presse est liée à celle de la littérature. En effet, la presse très littéraire et artisanale au départ, est portée principalement par les hommes de lettres. Celle-ci va progressivement évoluer et tendre vers un journalisme dit d’information et qui s’est doté de règles propres, certainement dans une visée autonomiste vis-à-vis de la littérature. Cependant, ce changement n’altère en rien la figure de l’écrivain-journaliste. Aucun doute, le dialogue entre les deux champs est toujours d’actualité.
En Côte d’Ivoire, dans ce qui peut être désigné « le champ littéraire ivoirien », la réalité est bien palpable. Jérôme Diégou Bailly, Venance Konan etc. dans leurs productions littéraires se présentent comme les précurseurs d’un dialogue entre champ littéraire et champ journalistique. Il en est de même pour Tiburce Koffi et Venance Konan, à la fois, hommes de médias et écrivains, lesquels semblent bien tirer profit du phénomène médiatique qui hante la pratique littéraire. C’est peu dire que par le fait même, ils parviennent ainsi à améliorer, tout à la fois, leur visibilité et leur positionnement littéraires.

II-VENANCE KONAN ET TIBURCE KOFFI DANS LE CHAMP LITTERAIRE
Lauréats respectivement du « grand prix littéraire d’Afrique noire » et du « Prix Ivoire » de la littérature francophone, Venance et Tiburce sont aujourd’hui des « écrivains » connus et reconnus. C’est dire que leur entrée dans le champ littéraire ivoirien opère un impact dont il faudra prendre la mesure. Nous voudrions en faire l’esquisse, très rapidement, à travers une écriture caractérisée principalement par l’usage de genres journalistiques. Une écriture pleine d’humour avec son versant de caricature, puis une écriture du référentiel qui souligne fort un reportage social.
1-Une écriture fortement imprégnée de genres journalistique
Tiburce et Venance présentent une écriture imprégnée de techniques journalistiques. Le premier procède à un assemblage de chroniques, d’interviews et d’article de presse. Le second quant à lui fait usage de faits divers, d’humour doublé de caricature. Dans Mémoire d’une tombe, l’on relève la présence de plusieurs articles de presse comme celui-ci :
Un jour, on peut lire dans Jeune Afrique : Afrique de l’ouest sran-ouflè-dougou ou le miracle d’une révolution… Sranouflè-dougou. Un petit pays d’Afrique de l’ouest, quelque part coincé entre la Côte d’Ivoire et la Haute Volta. Deux années auparavant, le pays s’appelait Yalêklo (…) après le temps du miracle ivoirien, il y a fort à espérer que l’on assistera à un autre miracle, plus évident celui-là : celui d’une révolution réussie en Afrique ! (Mémoire d’une tombe, p. 362)
Ensuite, ce style journalistique se poursuit chez Tiburce par des interviews comme celle accordée au chef de l’Etat SamaToé retranscrit sur six pages:
Monsieur le président, dans certains milieux, surtout occidentaux, de la diplomatie, l’on déplore le caractère antidémocratique de votre arrivée au pouvoir. Réponse du président : je ne sais pas de quelle démocratie vous parlez. Y a-t-il expression politique plus démocratique que le refus d’un peuple de continuer de subir une politique mauvaise et honteuse de l’aliénation….et puis pour interroger un peu l’histoire, de quelle démocratie s’était prévalue la révolution française… ( Ibid ; 395-400).
Tiburce présente un récit dépourvu de toute esthétique littéraire, pauvre en images et autres tropes supposés participer de « l’éthos du bon écrivain » selon David N’goran (Loc.Cit).
Quant à Venance Konan, dans Les prisonniers de la haine il présente un récit totalement prisonnier de la logique journalistique. Il superpose deux registres discursifs à savoir l’humour et la caricature pour donner à son récit une part d’hybridité : « Même les prêtres font ça…les prêtres au pays se baisent entre eux et baisent les enfants. Mes frères, ne cherchez pas à rentrer au pays. Si vous y allez, ils vont vous baiser…c’est vous même qu’ils vont baiser. Ils vont vous sodomiser. C’est Sodome et Gomorrhe, mes frères. C’est Sodome et Gomorrhe » (Les prisonniers de la haine, p. 52). Dans ce fragment de texte au ton réaliste et plein d’humour, l’écrivain journaliste, dans une volonté de dénonciation conduit son lecteur à rire des attitudes et des travers du camarade président.
Dans le rebelle et le camarade Président Venance se livre à une véritable subversion des codes traditionnels de l’écriture romanesque. Cette caricature lui permet d’abord de tourner en dérision une situation socio-politique avec des personnages qui ressemblent fort bien aux acteurs de la scène politique ivoirienne. Ensuite, il s’en sert pour interroger ou déconstruire les principes et les techniques de la création romanesque ivoirienne. Venance Konan écrit ceci :
Le lendemain du jour où l’on proclama officiellement que le christ de Vava était bel et bien le nouveau président de la république, tous ses parents du village débarquèrent chez lui…ses parents avaient apporté des casseroles, des marmites, des nattes, des vieux matelas et le reste de leurs affaires attachés dans des pagnes, pour s’installer définitivement chez leur parent qui était devenu président de la république (Le rebelle et le camarade président, p. 65)
Dans ce récit plein d’humour et caricaturiste, Venance Konan démontre l’irresponsabilité du camarade président et sa vision faible de la gestion du pouvoir qui consiste à décorer tous ses hôtes autant de fois qu’il le souhaite. Mais aussi à décorer des concitoyens sans mérite :
Le camarade président tenait…à décorer toutes les personnalités, surtout Européennes, qui venaient dans le pays. Qu’il s’agisse d’un ministre, d’un sous-secrétaire d’Etat, d’un directeur de cabinet ou d’un quelconque chef d’entreprise…le camarade président tenait absolument à lui remettre une décoration… Le camarade président adorait décorer…il avait décoré tous ses ministres, ses parents, le chef de son village avec tous ses notables, les députés, ainsi que les conseillers économiques et sociaux…le camarade président après avoir prononcé la phrase rituelle, « Monsieur le ministre, en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, je vous fais Grand Commandeur de l’ordre national de mon pays », le camarade président s’était retourné pourprendre la médaille. Et tout le monde avait constaté que celui qui devait tendre la médaille au camarade président n’était pas là. (Op. Cit., p.19-20)
Dans une écriture presque postcoloniale de par sa libre transgression, Tiburce Koffi et Venance Konan tirent bien profit de cette « désinvolture consacrée » (Affi Amanglo, 2012 ; 97) dans le champ littéraire. Pour David N’goran (Ibid) La caricature est l’un des genres par lesquels les hommes de médias passent le plus souvent à la littérature.
En somme, dans cette œuvre, Venance Konan réussit incontestablement une fiction qui dévoile sans doute l’une des pages les plus sombres de l’histoire de la nation ivoirienne, et relève par conséquent « le défi de l’impossibilité à laquelle sont astreints tous les écrivains, c’est-à-dire, celle portant sur l’écriture du désastre. En cela, il est un « écrivain » qui mérite sa distinction ». (David N’goran, Ibid).
2-Une écriture du référentiel et de faits divers
L’écriture de Venance et de Tiburce s’apparente à celle de la réalité et de faits divers. Cela est sans doute lié à leur métier de journaliste. Tiburce Koffi écrit dans Mémoire d’une tombe :
Je vois tu m’en avais déjà parlé quand on était à Dakar….la presse ivoirienne est plus embrigadée que la nôtre. Ton ami Noël Ebony t’a d’ailleurs dit pourquoi il a quitté Abidjan….Fraternité Matin a un potentiel très riche en politique…D’Auguste Miremont, Jean Pierre Ayé, Gaoussou Kamissoko jusqu’aux plus jeunes….Kébé Yacouba, Bernard Ahua, Rosine Diodan… (Tiburce, 2008 ; 255)
Dans cet extrait brut et sans aucun style littéraire, on peut aisément deviner les noms de toutes les sommités qui ont marqué l’histoire du journalisme en Côte d’Ivoire.
Venance Konan, tout comme Tiburce Koffi allie aussi fiction et réalité. On peut aisément identifier dans cet extrait qui suit, les noms des communes de la Côte d’Ivoire et quartiers populaires d’Abidjan comme Treichville et Yopougon :
Treichville est un quartier bouillonnant de vie, mais qu’offre-t-il à ses enfants ? Les bars, les boîtes de nuit et la petite débrouillardise. Toute la ville d’Abidjan, toute la Côte d’Ivoire s’installait petit à petit dans la débrouillardise et dans l’alcool…les maquis poussaient à chaque coin de rue. Ils commençaient à envahir des rues entières. Yopougon en comptait des milliers…on en trouvait dans les cours et les arrière-cours. La nuit tombée tous les parkings se transformaient en maquis (Les prisonniers de la haine, p.123)
Cette écriture de Venance qui peint les calamités des abidjanais est rapporté au sens journalistique et ressemble peu à une fiction. Evidemment qu’il est possible qu’elle choque les praticiens et puristes de la « chose littéraire ». Tiburce Koffi lui-même préfaçant, l’œuvre de Venance Konan, affirme que : « Les prisonniers de la haine n’est pas l’œuvre d’un styliste dans le sens littéraire et linguistique du terme ; c’est-à-dire dans le sens du style défini comme écart par rapport aux normes de la langue » (Tiburce Koffi, préface, 2003 ; 8)
Cette pratique d’une écriture du référentiel à la limite très journalistique se présente comme un phénomène de mode dans plusieurs ouvrages littéraires d’acteurs venus du journalisme et connus dans le champ littéraire, à l’exemple de Jérôme Diegou Bailly, un des exemples patents dans le « champ ivoirien ». Le roman de Venance Konan est par ailleurs un assemblage de faits divers réels de la société ivoirienne issus de ces nombreux reportages liés à son métier de journaliste
Elle est allée voir le juge et lui a tout raconté. Le juge est sorti avec elle et finalement, il m’a fait libérer. Non-lieu…les juges sont pires que les policiers. Celui-là a juste eu envie de se taper une jolie métisse qui était venu lui demander un service. (Op.Cit. ; p.87)

Dans son article intitulé « Au-delà du réel» (2010 ; 4-5) la journaliste Nelly Kaprièlian fait le bilan de la décennie en mettant en avant l’importance du « fait divers » comme point de départ et source d’inspiration pour de nombreux écrivains journalistes suivie d’une volonté bien manifeste pour ceux-ci d’aborder des sujets politiques et sociaux très controversés, comme c’est le cas de Tiburce Koffi et Venance Konan.
3-Le roman comme un reportage social
L’œuvre de Venance Konan, notamment Les prisonniers de la haine, ressemble fort à une publication de ce qu’on pourrait appeler des « reportages sociaux ». Venance donne à lire des enquêtes de terrain faisant découvrir une réalité cachée ou ignorée de l’opinion publique. C’est le cas dans Les prisonniers de la haine avec le voyage effectué par le personnage de Cassy au Liberia afin de couvrir la guerre civile avec ses atrocités. Les zones obscures mises en relief par le reportage social du personnage Cassy, dévoilent généralement la marginalité politique, économique et culturelle des acteurs concernés. Entre autres les affaires criminelles, les prisons, la prostitution, les violences urbaines ou le grand banditisme. On découvre, dès lors, des scènes plongées dans une sorte d’ « inversion temporelle » dans des interstices de l’espace social comme les banlieues, les friches, arrêts de bus ou les bistrots. Les auteurs des reportages sociaux ne se considèrent pas comme des « artistes » (écrivains, poètes). Ils sont les médiateurs d’un état de chose, les découvreurs d’une réalité quotidienne. Comme le grand reporter, le reporter social organise la mise en scène d’une découverte dont il est le témoin privilégié. À l’instar du reportage en général, le reportage social se caractérise aussi par le lien complexe qu’il construit entre sa vocation documentaire et l’usage conscient des moyens de la littérature. Pour une part, il se voue à « dire le vrai ». Il veut rendre compte d’une réalité dont l’impact s’impose par lui-même. Le recours des deux acteurs à la fiction ou à l’imaginaire comme moyens de la littérature, vise à organiser et entretenir l’intérêt que le lecteur portera à l’objet de la littérature ou àla réalité qu’elle exprime. Au total Venance Konan et Tiburce Koffi adoptent une posture journalistique pour entrer dans le champ. Ainsi, à travers une écriture, facile et peu littéraire en termes de canons esthétiques de l’écriture romanesque, ils ont su bousculer les règles du jeu du champ littéraire pour s’y imposer comme des écrivains connus et reconnus. Il est à présent judicieux dans le second volet de notre analyse d’observer, toujours dans le sens du jeu de visibilité ou des stratégies de positionnement des deux écrivains, le rôle prépondérant des créations technologiques et leur impact sur le fonctionnement du champ.

III-CREATIONS TECHNOLOGIQUES ET VISIBILITE MEDIATIQUE DES DEUX AUTEURS
1-Internet : nouvel espace de diffusion des auteurs
Les nouvelles technologies ne sont pas négligées dans la stratégie de positionnement des deux auteurs, dans l’espace littéraire ivoirien. Tiburce Koffi, Venance Konan et leurs ouvrages font l’objet d’une large diffusion sur internet et ce, dans le but de mieux les présenter au public lecteur. Internet nous présente un monde global grâce aux nouvelles technologies, qui abolissent les frontières. Les auteurs qui avaient des difficultés à promouvoir leurs œuvres non seulement dans leur pays, mais aussi à l’extérieur peuvent trouver en internet au moins une partie de leur solution. Internet peut donc s’avérer un formidable outil de valorisation des littératures dites périphériques. Tiburce Koffi et Venance Konan sont également présents sur internet et les réseaux sociaux comme Facebook, tweeter… etc.Cet outil offre aux deux auteurs une grande opportunité de communication avec leurs lecteurs. Valérie Baudouin estime que « Dans le modèle utopique de l’internet, l’auteur pourrait rencontrer directement son public, sans passer par les intermédiaires classiques (éditeurs, libraires…) » (Baudouin, 2012 ; 107-144)
En effet grâce à internet et aux réseaux sociaux, Tiburce Koffi et Venance Konan donnent parfois l’occasion à leurs lecteurs de sympathiser avec eux, mais surtout d’échanger sur certains aspects de leurs ouvrages. Une sorte de café littéraire sur le web qui peut inciter les potentiels lecteurs encore indécis à se procurer leurs ouvrages. Tiburce Koffi et Venance Konan animent chacun un blog sur internet où ils publient régulièrementdes articles pour donner leur opinion sur des sujets d’actualité. Toutes leurs activités comme les conférences, colloques et cafés littéraires bénéficient d’une large couverture sur internet et les réseaux sociaux. Toute chose qui contribue à asseoir leur positionnement auprès du public lecteur.
2-Internet, réseaux sociaux : l’auteur entre communication et publicité.
2.1-Internet, meilleur outil de promotion ?
Facebook, blogs littéraires et autres sites permettent aux auteurs de faire connaître leurs livres. Cependant comment sommes-nous passés d’une sorte de simples échanges, voire même de bavardage stérile à une véritable stratégie qui consiste à valoriser les livres, voire à en vendre davantage ? L’idée principale dans la démarche de ces auteurs est d’inciter les internautes à parler de leurs ouvrages. Le Web ne fait pas forcément vendre plus, mais c’est un accélérateur de visibilité. Il est certains qu’aujourd’hui, On est passé de l’ère du « consommateur à celui du “consommacteur », affirme Denis Lefebvre, responsable des projets en médias numériques au sein du groupe Libella (Buchet-Chastel, Phébus). Comme tous les professionnels de la promotion, il s’appuie sur un chiffre éloquent : selon un sondage réalisé à l’issue de la Book Expo America, qui s’est déroulée aux USA, 60 % des acheteurs de livres américains, encore récemment étaient des adeptes des réseaux sociaux. Ainsi, on est persuadé de l’utilité de Facebook comme outil de communication et de promotion. Tiburce Koffi et Venance Konan en sont l’illustration parfaite. Evidemment, il est difficile d’évaluer les retombées, mais il est clair que cela a eu un effet. Loin de nous d’affirmer que le succès de Venance Konan et Tiburce Koffi repose essentiellement sur internet et les réseaux sociaux. Cependant on ne peut plus négliger cet outil. Selon Mohammed Aïssaoui, tous les écrivains qui ont tenté l’expérience sont unanimes : « Internet, seul, ne suffit pas, le couplage promotion sur le papier et sur le Web est nécessaire. Le mariage du virtuel et du réel, voilà, peut-être, la clé du succès » (Aïssaoui ; 2010). Cette pensée du critique nous inspire évidemment un nouveau type d’écrivain, celui en rapport et intimement lié aux nouvelles technologies. Inutile donc d’opposer écrivains ou littérature et nouvelles technologies. Pour Valérie Baudouin, « Internet est en train de transformer profondément les industries de la culture (…) parce qu’il offre un nouveau canal de diffusion aux biens culturels » (Baudouin, 2012 ; 175). En effet les réseaux sociaux offrent à notre sens un supplément direct de médiatisation aux écrivains. Mieux à l’ensemble des acteurs de la chaîne du livre (éditeurs, écrivains, libraires…) en donnant l’opportunité à chacun d’eux de s’exprimer soi-même. Facebook, ce gigantesque forum, représente pour les écrivains une sorte de café littéraire en ligne où ils ont la possibilité de dialoguer, de se familiariser avec leurs lecteurs et de mieux expliquer leur démarche scripturale. Cette pratique des auteurs est susceptible non seulement d’accélérer leur visibilité, mais surtout pourrait influencer les chiffres de vente de leurs ouvrages.
2.2-Internet et réseaux sociaux : une révolution dans le processus de reconnaissance du statut d’écrivain ivoirien et d’autonomisation du champ littéraire
Le boom d’internet et des réseaux sociaux a fortement impacté le fonctionnement et l’autonomisation du champ littéraire. En effet la visibilité d’un auteur ne dépend plus du seul fait de la consécration qui provient des instances de légitimation ; laquelle consécration a pour but par ailleurs de donner un capital symbolique et par-delà de booster les ventes d’un auteur. Bien au contraire, le capital symbolique et la croissance des ventes d’un auteur ne relèvent plus seulement du fait que le livre remplit les critères d’écriture du champ et consacré comme tel par les instances de consécration. Il est possible qu’un livre soit jugé mal écrit par les instances de consécration, et bénéficier d’une bonne publicité sur la toile qui lui attire la curiosité et les faveurs des lecteurs. Et c’est à juste titre que Valérie Baudouin soutient que « l’accès à la notoriété serait beaucoup plus facile et plus ouvert. Avec le web, les internautes peuvent se substituer aux médias et aux critiques pour promouvoir les produits qu’ils aiment vraiment » (Baudoin, Ibid). Aujourd’hui tout dépend de la visibilité réelle du livre dans les médias. Internet et les réseaux sociaux sont un chemin tout tracé pour les écrivains eux-mêmes d’accélérer leur visibilité et ainsi leur consécration. Facebook, Tweeter, blogs littéraires et autres sites personnels d’écrivains constituent un moyen de mise en scène de soi que les écrivains exploitent allègrement. Grâce à internet et les réseaux sociaux, l’auteur lui-même prend pied dans sa propre communication et promotion pour impulser davantage les efforts consentis en la matière par sa maison d’édition Pour Petitjean et Houdart-Merot, « l’avènement du numérique, dévoile un élargissement de la gamme des pratiques d’écriture littéraires et de reconnaissance du statut d’auteur » (Anne-Marie Petitjean et Houdart-Merot, 2015 ; 16). Aucun doute, les médias tels internet et les réseaux sociaux donnent une sorte de consécration et de visibilité aux écrivains comme Tiburce Koffi et Venance Konan à côté de celle des structures légitimes. On peut l’affirmer sans risque de se tromper qu’internet et les réseaux sociaux constituent un maillon essentiel dans la visibilité et le couronnement d’un auteur. Ainsi Internet et les réseaux sociaux redéfinissent-ils les frontières du champ littéraire et consacre un nouveau type d’écrivain : celui intimement lié aux médias et aux réseaux sociaux. Cette attitude des acteurs donne à voir un champ littéraire dans une autonomie instable, voire relative.
CONCLUSION
Tiburce Koffi et Venance Konan occupent incontestablement une place de choix dans ce qu’il est convenu d’appeler désormais le champ littéraire ivoirien. Au-delà de leur écriture légitimée par les instances de consécration nationales, ils doivent surtout leur rayonnent sur la scène littéraire ivoirienne à leur double identité d’écrivain-journaliste. Ainsi Tiburce Koffi et Venance Konan se retrouvent au centre d’un ensemble de bouleversements de l’ordre établi du savoir (social, institutionnel, symbolique…). Mieux, les deux auteurs se présentent comme la nouvelle génération des journalistes-écrivains à l’origine de la redéfinition des frontières du champ littéraire. Ce choix stratégique d’une posture d’écrivain-journaliste a fait d’eux des pionniers en Côte d’Ivoire d’un dialogue entre le champ littéraire et le champ médiatique ou journalistique. Ils se sont taillé ainsi à la fois une stature de grands hommes de médias et de lettres. Tiburce Koffi et Venance Konan étant de grands communicateurs et conscients du rôle des médias dans la visibilité d’un auteur, c’est incontestablement que les réseaux sociaux jouent un rôle prépondérant dans leur visibilité et constituent sans doute l’un des socles de leurs stratégies de positionnement dans le champ littéraire. Cette attitude des deux auteurs ordonne un élargissement des frontières du champ littéraire et consacre un nouveau type d’écrivain : celui dont la consécration et la visibilité composent désormais avec les médias comme internet et les réseaux sociaux.

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